Personnages d’un nouveau roman – Gérard Boulée

portrait de Gérard Boulée par Dall.e

Gérard Boulée est le père d’Aurore.
Né en 1759, il a 40 ans au moment de la Révolution. C’est un entrepreneur en bâtiment de Compiègne au tempérament autoritaire, fort en gueule et jamais avare de bonnes phrases. Ses affaires sont florissantes car la ville se trouve en pleine reconstruction après les dégâts occasionnés par la Révolution. Il fait l’acquisition lors de la vente des biens nationaux de l’ancien couvent des capucins de Compiègne, bâtisse aux épais murs de pierre qu’il aménage en demeure confortable pour sa famille.

L’histoire qui suit est authentique. La narratrice est Marie Chamorin, la sœur aînée d’Aurore.

“Mon père, dans un élan d’ambition démesurée, grisé par cette première acquisition, s’engagea dans une entreprise extravagante qui dépassait de loin ses moyens. Il se mit en tête d’acheter un second bien national, d’une tout autre envergure cette fois puisqu’il s’agissait du château de Chantilly, abandonné par le prince de Condé dans sa fuite, trois jours après l’assaut de la Bastille. Le noble personnage, qui pensait s’absenter pour quelques mois, resta vingt-cinq ans en exil. Ses propriétés furent confisquées par décret en 1792, et un expert fut mandaté pour orchestrer la vente du domaine.

À la veille de cette vente, le château fut l’objet d’un saccage impitoyable. Des pillards s’emparèrent du linge, des meubles, des miroirs, vidèrent les caves de leur vin, raflèrent les poissons des bassins, dérobèrent les tuyaux de plomb et mirent à mort les bêtes de la ménagerie. Seul le tigre, redouté de tous, échappa à leur furie, mais la valeur du domaine en fut grandement dévaluée.

Mon père et son associé se portèrent acquéreurs des édifices dans le but de les démolir et de tirer profit de la vente des matériaux. Ils achetèrent le château le 17 juillet 1799 pour la somme astronomique de 11 millions de livres en assignats, qui, en réalité, ramenait le coût réel de cette acquisition à 115 000 francs, montant qui demeurait énorme pour une entreprise de la taille de celle de mon père. Un membre éminent du conseil des Cinq-Cents, l’assemblée des députés de cette époque tumultueuse, dénonça aussitôt cette vente consentie à un prix qu’il jugeait dérisoire, voire scandaleux. Mon père, cependant, ne se laissa pas ébranler et, avec l’aplomb caractéristique de son tempérament intrépide, prit la plume pour rédiger un mémoire éloquent, exposant avec force arguments la légitimité et la justesse de son acquisition.

Ayant toujours donné des témoignages de patriotisme pendant la Révolution, nous avons cru pouvoir, mieux que d’autres, nous présenter pour l’acquisition d’un domaine que le royalisme, toujours présent, semblait envisager comme mis en réserve par des hommes pervers qui espèrent le retour de Condé à la tête de la bande royale. Nous avons cru faire un acte patriotique en renversant cet odieux château, nous bornant à spéculer sur le prix des matières que nous pourrions en extraire. Dans cette opération, les aristocrates ne verront peut-être qu’une destruction : les patriotes y verront un trophée de la République.

Ce mémoire, d’une sincérité contestable, eut néanmoins l’effet escompté : mon père et son associé obtinrent gain de cause et la vente fut confirmée. Les travaux de démolition commencèrent. L’Orangerie, la Comédie, le temple de Vénus disparurent avant qu’il ne s’en prenne au grand château. De 1799 à 1804, mon père détruisit avec application tous les édifices du domaine de Chantilly, rapportant parfois chez lui des éléments qui vinrent enrichir la décoration hétéroclite de notre maison : un dallage noir et blanc pour le vestibule, plusieurs portes en chêne, des boiseries ou même des sculptures en pierre que les pillards n’avaient pas pu emporter, car elles étaient scellées à la façade.

Il offrit encore d’immenses jardinières à ma mère dont elle ne sut que faire et que mon père, finalement, vendit. Les ouvriers démolisseurs qu’il payait en étaient arrivés aux fondations lorsque le chantier fut interrompu par la justice. Mon père, qui ne parvenait pas à rentabiliser suffisamment les matériaux de construction qu’il extrayait du malheureux château, n’honorait plus les traites de son crédit.

Son associé et lui furent déchus du bénéfice de leur adjudication en 1804 et ne purent échapper à la faillite qu’en reprenant leur activité d’entrepreneurs en bâtiment avec plus de sagesse. Ma mère, consternée, mais toujours silencieuse, alla deux fois plus souvent à la messe.”

(Portrait imaginaire de Gérard Boulée réalisé par Dall.e)